N'ayez pas peur entrez donc !! Vous vous demandez surment quel est le concept de cet énième blog au nom si alléchant? Et bien il est entièrement consacrer à ma vie, la mienne, moi, Moi, MOI!!! Quoi? ce n'est pas très orginal? Quoi vous en avez rien à faire? Et bien visitez et nous en reparlerons très vite !!

lundi, juillet 30, 2007

Interstices

Tout part d'un homme mais rien ne peut se faire sans les autres. Il a besoin d'eux, ils ont besoin de lui. Il ne sait pas ce qu'il leur propose, il ne sait pas ce qui va advenir, ils ne savent pas dans quoi ils s'embarquent. Mais ils s'embarquent. Parce qu'ils lui font confiance.
Ils ont tous terminé leur journée de travail. Dur journée de travail. toujours. Le temps qu'il leur est à présent consacré est à la fois cours et interminable.
Arriveront-ils à en faire quelque chose ? Lui,arrivera-t-il à se transcender, à les transcender ? Parviendra-t-il à devenir quelqu'un d'autre, quelqu'un tout simplement. Cette expérience est faite d'éphémère, et il a déjà compris que c'est justement l'éphémère qui le construira et ce, jusqu'à la fin. Il le sait et veut transmettre ce savoir. Mais c'est la seule chose qu'il sait.

Cinq, ils ne seront que cinq dans cette aventure, cinq comme les doigt de la mains, cinq comme une bande de potes ? Non, cinq comme le nombre de place dans une Twingo.

Cinq, là aussi c'est beaucoup et ce n'est rien. Choisir, choisir et encore choisir. Dénombrer, répertorier, classer; et définir. Non, cela ne peut être ça, pas en cette circonstance. Cela doit être autre chose.
Qui est près de lui ? C'est la seule chose qui importe.
Il regarde autour de lui. Elle. Elle s'impose à lui, ce voyage ne se fera pas sans elle. Dès cet instant elle fait partie de lui et il fait partie d'elle. C'est une injonction, c'est une condition, c'est incontournable.
La convaincre, inutile. Elle fait déjà partie du tout et à présent elle le sait. Elle l'a vu et elle le sait, c'est tout. L'horloge que dit-elle ? Combien de temps, quel heure est-il ? Il est infini moins le quart. Parfait, c'est justement le rendez-vous fixé. C'est par ce regard que ça a commencé.

Partir donc, et vite mais pas trop. Si tu te dépêches tu est déjà mort. Observer, toujours observer autour de soi. Le monde et les autres. Le « et » est ce qui justement les sauvera et ça aussi ils le savent. La transformation débute, ils le sentent. Le point de non retour est déjà atteint. Il est inenvisageable. C'est de l'impensable pour eux. Il signifierai tout simplement leur perte et les assignera à une vie de chaos permanent avec quelques étincelles les rappelant à ce qu'ils ont manqué. Des étincelles cruelles, venant s'inscrire comme des meurtrissures vives et sèches dans un monde alors inéluctablement gris-lent.
D'une lenteur à vouloir tester la gravité de plus près.

Mais non, ils ne reviendront pas en arrière, il avanceront quoiqu'il arrive. Savoir cela est ce qui les fait avancer. Ils ont l'impression d'avoir crée un mouvement perpétuel, qui s'autoalimente et ne pourra jamais s'éteindre. Ils savent pourtant que ce décollage ne doit pas leur faire voir la terre comme un horizon, que le monde des hommes est ce qui les a enfermé mais aussi ce qui leur permettra de survivre.
Aussi, ce temps infini qu'ils ont crée, ce sera à eux même d'y mettre fin et d'imposer cette barrière salvatrice face à leur volonté de sortir une fois pour toute d'eux-même. La question est donc de savoir s'ils arriveront oui ou non à contrôler cet abandon dans lequel ils sont en train de plonger.

Cinq , il sait que ce sera cinq. Le maximum à l'intérieur de ce qui lui est donné. Toujours cette devise.

Ils partent du deuxième étage. Pas d'ascenseur se dit-il dans un premier temps, les escaliers? Avoir l'impression d'avancer. Quoi ? L'impression seulement ? Hors de question, ce sera l'ascenseur finalement. Il a eu raison : deux étages d'un regard entre lui et elle où ils commencent à réapprendre à se connaître. A connaître l'autre, que pourtant on a eu en face de soi des heures durant et apprendre à se connaître soi. Deux étrangers, jamais autant étranger qu'à cet instantet pourtant relié par ce qui n'est pour l'instant qu'une embryon d'universel. Rez-de-chaussé, la partie est remise à plus tard, tant mieux. Attendre, espérer, fantasmer est ce qui les tiens en haleine et ils veulent préserver ce cadeau.

- Qui ? Demanda-t-il une fois les ceintures attachées à bord de la Twingo. .
- J'en sais rien, je ne sais plus; c'est toi qui ....
- Non, c'est nous maintenant, je ne veux plus entendre ça. Plus de « comme vous voulez », « c'est vous qui choisissez », « je suis ouvert à tout ». C'est que de la merde ça. Je repose la question. Qui ? redemande-r-il en regardant droit devant lui.
- Démarres
- Parfait

dimanche, juillet 29, 2007

Histoire à la feuille pliée (soirée chez Marion du 13.11.2005

Pour savoir comment a été écrit cette hstoire se référer au post : "crémailliversaire"

Il était une fois, une bandes de cinq jeunes qui essayaient de trouver un jeu pour passer le temps. Ils commencèrent vraiment à se faire chier et se demandèrent bien ce qu'ils pourraient faire. D'un coup, Jennifer proposa de faire de la pâte à sel. Tout le monde fût enchanté par cette idée.
De ses doigts agiles, elle façonna un magnifique cendrier cendré sans les pieds. Elle courut un court instant et s'en alla. Elle avait d'autres chats à fouéter que le père fouetard. Mais si seulement les chiens pouvaient lui bouffer les tripes ....
Mais elle ne pouvait pas perdre le nord et continuer à se diriger vers le sud. D'est en est, tristement latent, latant de son pied les lattes de son lit, je lui fis une telle violence qu'elle frappa si fort mon coeur que ma vie allait en être boulversé irréversiblement. Une autre vie pouvait enfin être envisagée. Une perspective d'avenir éblouissante, éclatante, éléctrisante, mais coulante, flottante. Tant de soleil et d'eau dans des yeux de nigaud du pauvre imbécile qui ne savait quoi dire dans cette inombrable masse humaine qui grouille et qui n'en finit plus de respecter sa basse condition féminine, et qui ne cesse de perdre la raison dans un gouffre à chanson, dans une mélodie de tombeaux pour des cons.
Car finalement, si la musique n'est plus capable d'agir sur nos pauvres âmes perdues, c'est bien que nous ne valons plus grand chose.

FIN

dimanche, novembre 06, 2005

Crémailliversaire du 6.11.2005

Merci à tous d'être venu, j'espère que vous avez tous passé une bonne soirée. En tout cas ça m'a fait super plaisir que vous soyez là et j'espère vous revoir très bientôt dans mon humble demeure.
Alors je sais que vous attendez tous de lire le texte que l'on a tous écrit ensemble alors je ne fais pas durer le suspense plus longtemps, le voici le voilà (pour ceux qui n'étaient pas là voici comment a été écrit ce texte : chacun notre tour nous écrivions une phrase pour continuer l'histoire mais en ne voyant sur la feuille que la dernière pharse écrite par le précendant écrivain. D'où un certain manque de cohérence dans le texte, voulue bien entendue) :

Ils était une fois, un jeune garçon très porté sur la tartine de nutella et sur toute chose qui échapaient au bon goût. Goûter, mastiquer et avaler la substance lui rapelait sa tendre enfance. C'est à ce moment précis que le réveil sonna. Il fallait qu'il se rende, scéance tenante, chez Suzanne, sa vieille amie de maternelle avec qui il avait renouer contact depuis peu. Il enfila sa veste et sortit dans le jardin, quand soudain, une taupe sortit de terre, puis deux, puis trois. En l'espace de trente secondes, une quinzaine de taupes le fixaient droit dans les yeux. Seulement, elles avaient du mal car il avait un oeil de verre et elles ne savaient pas dans quelle direction il regardait. Cependant, elles purent le deviner facilement grâce à la jeune demoiselle qui arrivait. Mais en fait elle avait mal vu et c'était ce beau gosse qui lui avait dit "on ne rigole pas" dans ce pub ! Mais une certaine rigueur ne fait pas de mal ! Certes, mon ami, mais le délire, le DELIRE, qu'en faites-vous ? Est fou celui qui croit s'en défaire ! Il nous tiens, nous alpague et jamais ne nous lâche, et la moutarde ça arrache ! Il faut qu'elle sache, que sans ma moustache, toujours je me cache et quand je la mache, sur mon col ça fait des tâches. A présent tu t'arraches et tu arrêtes par la même occasion de faire tous ces trous dans mon jardin. Tu fais ce que tu veux chez le voisin mais pas chez moi. Maintenant, il est grand temps que je m'occupe de prévoir mas soirée, qui, après avoir commencée si mal, devrait se terminer beaucoup plus tranquillement. Mais certainement pas assez à son goût, d'homme valeureux. Et les valeurs de cet homme était d'être galant, de faire le ménage, le repassage et d'apporter le petit déjeuner au lit ! Et oui, on peut rêver... Il n'y a bien que le monde des songes qui nous restent en travers de la gorge. Argh je m'étouffe ! Libérez-moi, je crie ! En vain, la fumée se dissipe à peine et je distingue une ombre... Un homme tout de cuir vétu. Son menteau était une vraie veste de motard avec un aigle noir dans le dos. Il enfourcha son solex, fit vrombir le moteur et s'éloigna à toute allure, autant que possible, se perdant lentement à l'horizon du soleil couchant.
FIN

Merci à Jérôme, David, Vincent, Marie, Mathieu, Laurent, Adeline, Thomas et moi-même.

samedi, septembre 24, 2005

Le desir ou la connaissance de soi

De la fenêtre de la cuisine Pierre peut apercevoir la vie de dizaines de personnes. Il aime a s'imaginer ce qui se passe dans chacun de ses carres. Seulement, Pierre ne peut s'empêcher d'imaginer que chacun des voisins d'en face vit une double vie.

Ainsi, celui du troisième étage avait forcement rencontrer sa femme dans un avion entre Singapour et Bombay dont il ont été les seuls rescape après une collision avec missile sol-air. De même que le petit jeune d'une vingtaine d'année résidants d'un studio en 5eme, était sur le point de découvrir comment enrayer l'invasion de criquet qui allait prochainement s'abattre su le pays et dont l'état nous cachait l'imminence (Pierre en était persuader, allez savoir pourquoi). Ou encore, la dame vivant au même étage que Pierre réussissait a dissimuler a son mari et ses 2 enfants qu'elle avait opte pour la carrière de prostituée de luxe. Bien sur, Pierre ne se basait sur aucun élément pour étayer ses théories. Mais certain signe interpréter par Pierre ne faisait l'ombre d'aucun doute. Ainsi, si la soi-disant prostituée est rentrée un peu tard un soir et qu'elle préféra retirer ses collant avant de rejoindre son mari au lit, ce ne pouvait être que parce que son dernier client la retint plus que prévu ou que celui-ci eut quelques demandes spéciales. Malgré cette imagination délirante, extérieurement, Pierre était tout de ce qu'on peut appeler le modèle de l'homme moderne. Il a une voiture qui crie "regardez moi comme je suis belle", un appartement qui donne envi de rester dedans, un frigo plein a craquer, des tableau qui ont l'air difficile a comprendre, un écran plasma 121 cm, deux fauteuils, un babyfoot, deux enfants mignon-comme-tout, un chien et une femme qui elle aussi semble s'égosiller a débiter le même message que la voiture. Pierre remercie chaque jour sa société qu'il connait maintenant depuis 8 ans car elle lui permet depuis tant d'années de vendre son temps contre des crédits supplémentaires. Et c'est grâce à ce système (temps contre argent) qu'il a pu se construire sa vie d'homme moderne.

Cependant, sa société lui demande pendant le temps qu'il passe dans ses locaux, de trouver des personnes qui ont besoins de système de climatisation pour leurs maisons, leur appartement ou leur bureau. Car il se trouve que la société dans laquelle Pierre vend son temps fabrique régulièrement des systèmes de climatisation en certaines quantité et a donc besoin de les vendre car sinon elle n'aurait plus d'argent pour en construire d'autres. Seulement, les personnes de la société qui sont responsables d'indiquer a Pierre ce a quoi il doit passer le temps qu'il vend a la société, semblent vouloir lui faire comprendre que Pierre ne doit pas seulement vendre les climatiseurs a ceux qui en veulent ou a ceux qui en ont besoins mais aussi aux autres. C'est-a-dire que quand Pierre contacte une personne soit par téléphone sot en allant chez elle, si la personne ne désire pas donner des crédits qu'elle a acquit en vendant son temps dans une autre société afin de se munir d'un climatiseur, Pierre doit lui faire comprendre que cette personne n'est pas réellement au courant de ses réels désirs et de ses réels besoin. Ainsi, Pierre est la personne qui permet de faire se conscientiser certain problème que tant de personnes ne se serait peut être jamais poser et ce surtout en Norvège (car c'est la qu'habite Pierre). Mais étrangement, les personnes responsable du temps que Pierre passe dans les locaux de la société, ne lui ont jamais dit qu'il fallait vendre des climatiseurs a des personnes qui n'en voulaient pas ou qui n'en avaient pas besoin. Mais Pierre a établit une corrélation entre le fait de vendre les climatiseurs à tous, et donc même à ceux qui n'en veulent pas au départ, et le sourire des personnes responsables de son temps. De plus, le temps que Pierre vend a la société a plus de valeur dans ces moments la ce qui se transforme en plus de crédits. Or Pierre n'aime pas beaucoup se sentir dévalorisé dans le temps qu'il consent a offrir. Pierre n'a donc pas eu beaucoup de chance au départ de sa vie.

Il est vrai que quand il est obliger de donner de son temps pour obtenir ces fameux crédits dont il a besoin il est en droit de se dire que certain ont droit a une vie bien meilleure. Une vie ou les crédits sont déjà la. Mais malheureusement Pierre se doit d'entretenir sa famille, de nourrir ses enfants, sa voiture, son chien et sa femme. Il se doit de leur offrir la vie qu'ils méritent tous avec un optimum de confort sans lequel Pierre se sentirait coupable de ne pouvoir garantir aux personnes auxquels ils semblent avoir fait tant de promesse. Mais d'un autre cote, la vie a été plus souriante a Pierre. En effet, il se trouve que Pierre n'aurait pas pu vendre son temps dans la société de climatisation si il n'avait pas choisi quelques années auparavant de passer son temps a apprendre comment vendre des choses a des personnes qui n'en veulent pas au départ parce qu'elles ne savent pas qu'elles en ont envi. La coïncidence est tout de même frappante. Pierre qui n'avait au départ aucune charge familiale a assumer aucune voiture puissante à nourrir et aucun chien a caresser, et qui pouvait très bien vivre en faisant quelques choses pour lequel son âme et son corps étaient fait, a décider sur on-ne-sait quel coup de tête d'aller dans une école qui lui permettra ensuite de vendre son temps contre une quantité de crédit qui justement est venu pallier le fait qu'il s'est retrouver avec une famille a charge, une femme, des enfants une voiture et un chien (enfin tout ca dans le désordre). C'est comme si son chemin de vie avait prévu qu'il allait avoir besoin d'autant de crédit. En effet, Pierre n'aurai pas pu se regarder en face si, ayant choisi de passer son temps a faire quelque chose que son corps réclamait, il n'aurait pas pu se charger des responsabilités qui lui sont venu.

Aujourd'hui Pierre semble satisfait car heureusement pour lui il a choisi le chemin de vie qui lui a permis de faire face, au prix de quelques sacrifices bien sur, aux responsabilités que la vie a mis sur son chemin. Mais de temps a autre Pierre se demande ce qu'il en aurait été si il avait été égoïste au temps ou il avait le choix. Pierre aime se créer ainsi plusieurs vie. En partant d'une date ou d'un événement précis de son passé ou il modifie un détail, une volonté, un choix, il réalise une simulation de ce que aurai pu être sa vie. Il peut passer parfois plusieurs dizaines de minutes dans ces rêves éveillés. Dans la plupart des cas, l'imagination de Pierre l'emmène dans une vie rêvée, une vie a laquelle il aurait adoré prendre part. Alors quand il revient a la réalité, Pierre, comme pour se rassurer, éprouve un sentiment de ridicule, et se dit que jamais cela n'aurait pu se passer comme ca. Et que de toute façon il était heureux tel qu'il était et qu'il était trop tard pour ca

C'est justement a quoi il était occuper, en regardant l'immeuble d'en face. Car a cette heure très matinale il n'y avait pas grand chose a regarder derrière la fenêtre. Une lumière, deux tout au plus mais pas d'activité. A cette heure ci, les habitants des seuls carres éclairer du quartier semble ressentir comme quelque chose qui s'apparente a de la solidarité, ou bien a de la compassion mutuelle.

Il enfile sa veste qu'il aime sentir glisser sur son dos et ramasse son porte-document qui l'attendais fidèlement devant la porte d'entrée. Apres avoir éteint la dernière lumière qui laisse alors l'appartement dans une pénombre quasi total et avant de refermer la porte, il détourne son regard afin d'éviter de voir son appartement dans cette ambiance quasi morbide. Malgré l'attention qu'il porte à dévier son regard, chaque matin il ne peut s'empêcher de frissonner à l'idée de devoir contempler cette vision. Une fois la porte fermée, c'est un mini-soulagement. Cela semble lui donner du courage.

To be continued

vendredi, août 12, 2005

Ca s'appelle Israël et, oui, c'est magnifique !!

mardi, août 10, 2004

Contribution à une théorie de la consommation de masse

Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu


Une fable a dominé les dernières décennies, leurrant pour une grande part pensées politiques et philosophies. Contée après 1968, elle voulait faire croire que nous étions entrés dans l’âge du « temps libre », de la « permissivité » et de la « flexibilité » des structures sociales, bref, dans la société des loisirs et de l’individualisme. Théorisé sous le nom de société postindustrielle, ce conte influença et fragilisa notablement la philosophie « postmoderne ». Il inspira les sociaux-démocrates, prétendant que nous étions passés de l’époque des masses laborieuses et consommatrices de l’âge industriel au temps des classes moyennes ; le prolétariat serait en voie de disparition.

Non seulement, chiffres en main, ce dernier demeure très important, mais, les employés s’étant largement prolétarisés (asservis à un dispositif machinique qui les prive d’initiatives et de savoirs professionnels), il a crû. Quant aux classes moyennes, elles sont paupérisées. Parler de développement des loisirs – au sens d’un temps libre de toute contrainte, d’une « disponibilité absolue », dit le dictionnaire – n’a rien d’évident, car ils n’ont pas du tout pour fonction de libérer le temps individuel, mais bien de le contrôler pour l’hypermassifier : ce sont les instruments d’une nouvelle servitude volontaire. Produits et organisés par les industries culturelles et de programmes, ils forment ce que Gilles Deleuze (1) a appelé les sociétés de contrôle. Celles-ci développent ce capitalisme culturel et de services qui fabrique de toutes pièces des modes de vie, transforme la vie quotidienne dans le sens de ses intérêts immédiats, standardise les existences par le biais de « concepts marketing ». Ainsi celui de lifetime value, qui désigne la valeur économiquement calculable du temps de vie d’un individu, dont la valeur intrinsèque est désingularisée et désindividuée.

Le marketing, comme le vit Gilles Deleuze, est bien devenu l’« instrument du contrôle social (2) ». La société prétendument « postindustrielle » est au contraire devenue hyperindustrielle (3). Loin de se caractériser par la domination de l’individualisme, l’époque apparaît comme celle du devenir grégaire des comportements et de la perte d’individuation généralisée.

Le concept de perte d’individuation introduit par Gilbert Simondon (4) exprimait ce qui advint au XIXe siècle à l’ouvrier soumis au service de la machine-outil : il perdit son savoir-faire et par là même son individualité, se trouvant ainsi réduit à la condition de prolétaire. Désormais, c’est le consommateur qui est standardisé dans ses comportements par le formatage et la fabrication artificielle de ses désirs. Il y perd ses savoir-vivre, c’est-à-dire ses possibilités d’exister. Les remplacent les normes substituées par les marques aux modes que Mallarmé considérait dans La Dernière Mode. « Rationnellement » promues par le marketing, celles-ci ressemblent aux « bibles » qui régissent le fonctionnement des commerces de restauration rapide franchisés, et auxquelles les concessionnaires doivent se conformer à la lettre, sous peine de rupture de contrat, voire de procès.
Cette privation d’individuation, donc d’existence, est dangereuse à l’extrême : Richard Durn, l’assassin de huit des membres du conseil municipal de Nanterre, confiait à son journal intime qu’il avait besoin de « faire du mal pour, au moins une fois dans [sa] vie, avoir le sentiment d’exister (5) ».

Freud écrivait en 1930 que, bien que doté par les technologies industrielles des attributs du divin, et « pour autant qu’il ressemble à un dieu, l’homme d’aujourd’hui ne se sent pas heureux (6) ». C’est exactement ce que la société hyperindustrielle fait des êtres humains : les privant d’individualité, elle engendre des troupeaux d’êtres en mal d’être ; et en mal de devenir, c’est-à-dire en défaut d’avenir. Ces troupeaux inhumains auront de plus en plus tendance à devenir furieux – Freud, dans Psychologie des foules et analyse du moi, esquissait dès 1920 l’analyse de ces foules tentées de revenir à l’état de horde, habitées par la pulsion de mort découverte dans Au-delà du principe de plaisir, et que Malaise dans la civilisation revisite dix ans plus tard, tandis que totalitarisme, nazisme et antisémitisme se répandent à travers l’Europe.

Bien qu’il parle de la photographie, du gramophone et du téléphone, Freud n’évoque ni la radio ni – et c’est plus étrange – ce cinéma utilisé par Mussolini et Staline, puis par Hitler, et dont un sénateur américain disait aussi, dès 1912, « trade follows films (7) » (le marché suit les films). Il ne semble pas non plus imaginer la télévision, dont les nazis expérimentent une émission publique dès avril 1935. Au même moment, Walter Benjamin (8) analyse ce qu’il nomme le « narcissisme de masse » : la prise de contrôle de ces médias par les pouvoirs totalitaires. Mais il ne semble pas mesurer plus que Freud la dimension fonctionnelle – dans tous les pays, y compris démocratiques – des industries culturelles naissantes.

Misère psychologique de masse

En revanche, Edward Bernays, double neveu de Freud, les théorise. Il exploite les immenses possibilités de contrôle de ce que son oncle appelait l’« économie libidinale ». Et de développer les relations publiques, techniques de persuasion inspirées des théories de l’inconscient qu’il mettra au service du fabricant de cigarettes Philip Morris vers 1930 – au moment où Freud sent monter en Europe la pulsion de mort contre la civilisation. Mais ce dernier ne s’intéresse pas à ce qui se passe alors en Amérique. Sauf à travers une très étrange remarque. Il se dit d’abord obligé d’« envisager aussi le danger suscité par un état particulier qu’on peut appeler “la misère psychologique de masse”, et qui est créé principalement par l’identification des membres d’une société les uns aux autres, alors que certaines personnalités à tempérament de chef ne parviennent pas (…) à jouer ce rôle important qui doit leur revenir dans la formation d’une masse ». Puis il affirme que « l’état actuel de l’Amérique fournirait une bonne occasion d’étudier ce redoutable préjudice porté à la civilisation. Je résiste à la tentation de me lancer dans la critique de la civilisation américaine, ne tenant pas à donner l’impression de vouloir moi-même user de méthodes américaines (9) ».

Il faudra attendre la dénonciation par Theodor W. Adorno et Max Horkheimer (10) du « mode de vie américain » pour que la fonction des industries culturelles soit véritablement analysée, au-delà de la critique des médias apparue dès les années 1910 avec Karl Kraus (11).

Même si leur analyse reste insuffisante (12), ils comprennent que les industries culturelles forment un système avec les industries tout court, dont la fonction consiste à fabriquer les comportements de consommation en massifiant les modes de vie. Il s’agit d’assurer ainsi l’écoulement des produits sans cesse nouveaux engendrés par l’activité économique, et dont les consommateurs n’éprouvent pas spontanément le besoin. Ce qui entraîne un danger endémique de surproduction et donc de crise économique, qu’il n’est possible de combattre – sauf à remettre en cause l’ensemble du système – que par le développement de ce qui constitue, aux yeux d’Adorno et de Horkheimer, la barbarie même.

Après la seconde guerre mondiale, le relais de la théorie des relations publiques fut pris par la « recherche sur les mobiles », destinée à absorber l’excédent de production au moment du retour de la paix – évalué à 40 %. En 1955, une agence de publicité écrit : ce qui fait la grandeur de l’Amérique du Nord, « c’est la création de besoins et de désirs, la création du dégoût pour tout ce qui est vieux et démodé » – la promotion de goûts suppose ainsi celle du dégoût, qui finit par affecter le goût lui-même. Le tout fait appel au « subconscient », notamment pour surmonter les difficultés rencontrées par les industriels à pousser les Américains à acheter ce que leurs usines pouvaient produire (13).

Dès le XIXe siècle, en France, des organes facilitaient l’adoption des produits industriels qui venaient bouleverser les modes de vie et luttaient contre les résistances suscitées par ces bouleversements : ainsi la création de la « réclame » par Emile de Girardin et celle de l’information par Louis Havas. Mais il faudra attendre l’apparition des industries culturelles (cinéma et disque) et surtout de programmes (radio et télévision) pour que se développent les objets temporels industriels. Ceux-ci permettront un contrôle intime des comportements individuels, transformés en comportements de masse – alors que le spectateur, isolé devant son appareil, à la différence du cinéma, conserve l’illusion d’un loisir solitaire.

C’est aussi le cas de l’activité dite « de temps libre » qui, dans la sphère hyperindustrielle, étend à toutes les activités humaines le comportement compulsif et mimétique du consommateur : tout doit devenir consommable – éducation, culture et santé, aussi bien que lessives et chewing-gums. Mais l’illusion qu’il faut donner pour y parvenir ne peut que provoquer frustrations, discrédits et instincts de destruction. Seul devant mon téléviseur, je peux toujours me dire que je me comporte individuellement ; mais la réalité est que je fais comme les centaines de milliers de téléspectateurs qui regardent le même programme.

Les activités industrielles étant devenues planétaires, elles entendent réaliser de gigantesques économies d’échelle, et donc, par des technologies appropriées, contrôler et homogénéiser les comportements : les industries de programmes s’en chargent à travers les objets temporels qu’elles achètent et diffusent afin de capter le temps des consciences qui forment leurs audiences et qu’elles vendent aux annonceurs.

Un objet temporel – mélodie, film ou émission de radio – est constitué par le temps de son écoulement, ce qu’Edmund Husserl (14) nomme un flux. C’est un objet qui passe. Il est constitué par le fait que, comme les consciences qu’il unit, il disparaît à mesure qu’il apparaît. Avec la naissance de la radio civile (1920), puis les premiers programmes de télévision (1947), les industries de programmes produisent des objets temporels qui coïncident dans le temps de leur écoulement avec l’écoulement du temps des consciences dont ils sont les objets. Cette coïncidence permet à la conscience d’adopter le temps de ces objets temporels. Les industries culturelles contemporaines peuvent ainsi faire adopter aux masses de spectateurs le temps de la consommation du dentifrice, du soda, des chaussures, des autos, etc. C’est presque exclusivement ainsi que l’industrie culturelle se finance.

Or une « conscience » est essentiellement une conscience de soi : une singularité. Je ne peux dire je que parce que je me donne mon propre temps. Enormes dispositifs de synchronisation, les industries culturelles, en particulier la télévision, sont des machines à liquider ce soi dont Michel Foucault (15) étudiait les techniques à la fin de sa vie. Lorsque des dizaines, voire des centaines de millions de téléspectateurs regardent simultanément le même programme en direct, ces consciences du monde entier intériorisent les mêmes objets temporels. Et si, tous les jours, elles répètent, à la même heure et très régulièrement, le même comportement de consommation audiovisuelle parce que tout les y pousse, ces « consciences » finissent par devenir celle de la même personne – c’est-à-dire personne. L’inconscience du troupeau libère un fonds pulsionnel que ne lie plus un désir – car celui-ci suppose une singularité.

Au cours des années 1940, l’industrie américaine met en œuvre des techniques de marketing qui ne cesseront de s’intensifier, productrices d’une misère symbolique, mais aussi libidinale et affective. Cette dernière conduit à la perte de ce que j’ai appelé le narcissisme primordial (16).

La fable postindustrielle ne comprend pas que la puissance du capitalisme contemporain repose sur le contrôle simultané de la production et de la consommation réglant les activités des masses. Elle repose sur l’idée fausse que l’individu est ce qui s’oppose au groupe. Simondon a parfaitement montré, au contraire, qu’un individu est un processus, qui ne cesse de devenir ce qu’il est. Il ne s’individue psychiquement que collectivement. Ce qui rend possible cette individuation intrinsèquement collective, c’est que l’individuation des uns et des autres résulte de l’appropriation par chaque singularité de ce que Simondon appelle un fonds préindividuel commun à toutes ces singularités.

Héritage issu de l’expérience accumulée des générations, ce fonds préindividuel ne vit que dans la mesure où il est approprié singulièrement et ainsi transformé par la participation des individus psychiques qui partagent ce fonds commun. Mais ce n’est un partage que s’il est à chaque fois individué, et il ne l’est que dans la mesure où il est singularisé. Le groupe social se constitue comme composition d’une synchronie, dans la mesure où il se reconnaît dans un héritage commun, et d’une diachronie, dans la mesure où il rend possible et légitime l’appropriation singulière du fonds préindividuel par chaque membre du groupe.
Les industries de programmes tendent au contraire à opposer synchronie et diachronie, en vue de produire une hypersynchronisation qui rend tendanciellement impossible l’appropriation singulière du fonds préindividuel constitué par les programmes. La grille de ceux-ci se substitue à ce qu’André Leroi-Gourhan nomme les programmes socio-ethniques : elle est conçue pour que mon passé vécu tende à devenir le même que celui de mes voisins, et que nos comportements se grégarisent.

Un je est une conscience consistant en un flux temporel de ce que Husserl appelle des rétentions primaires, c’est-à-dire ce que la conscience retient dans le maintenant du flux en quoi elle consiste. Ainsi la note qui résonne dans une note se présente à ma conscience comme le point de passage d’une mélodie : la note précédente y reste présente, maintenue dans et par le maintenant ; elle constitue la note qui la suit en formant avec elle un rapport, l’intervalle. Comme phénomènes que je reçois et que je produis (une mélodie que je joue ou entends, une phrase que je prononce ou entends, des gestes ou des actions que j’accomplis ou que je subis, etc.), ma vie consciente consiste essentiellement en de telles rétentions.

Or ces dernières sont des sélections : je ne retiens pas tout ce qui peut être retenu (17). Dans le flux de ce qui apparaît, la conscience opère des sélections qui sont les rétentions en propre : si j’écoute deux fois de suite la même mélodie, ma conscience de l’objet change. Et ces sélections se font à travers les filtres en quoi consistent les rétentions secondaires, c’est-à-dire les souvenirs de rétentions primaires antérieures, que conserve la mémoire et qui constituent l’expérience.

Ruine du narcissisme

La vie de la conscience consiste en de tels agencements de rétentions primaires, filtrées par des rétentions secondaires, tandis que les rapports des rétentions primaires et secondaires sont surdéterminés par les rétentions tertiaires : les objets supports de mémoire et les mnémotechniques, qui permettent d’enregistrer des traces – notamment ces photogrammes, phonogrammes, cinématogrammes, vidéogrammes et technologies numériques formant l’infrastructure technologique des sociétés de contrôle à l’époque hyperindustrielle.
Les rétentions tertiaires sont ce qui, tel l’alphabet, soutient l’accès aux fonds préindividuels de toute individuation psychique et collective. Il en existe dans toutes les sociétés humaines. Elles conditionnent l’individuation, comme partage symbolique, que rend possible l’extériorisation de l’expérience individuelle dans des traces. Lorsqu’elles deviennent industrielles, les rétentions tertiaires constituent des technologies de contrôle qui altèrent fondamentalement l’échange symbolique : reposant sur l’opposition des producteurs et des consommateurs, elles permettent l’hypersynchronisation des temps des consciences.

Celles-ci sont donc de plus en plus tramées par les mêmes rétentions secondaires et tendent à sélectionner les mêmes rétentions primaires, et à toutes se ressembler : elles constatent dès lors qu’elles n’ont plus grand-chose à se dire et se rencontrent de moins en moins. Les voilà renvoyées vers leur solitude, devant ces écrans où elles peuvent de moins en moins consacrer leur temps au loisir – un temps libre de toute contrainte.
Cette misère symbolique conduit à la ruine du narcissisme et à la débandade économique et politique. Avant d’être une pathologie, le narcissisme conditionne la psyché, le désir et la singularité (18). Or, si, avec le marketing, il ne s’agit plus seulement de garantir la reproduction du producteur, mais de contrôler la fabrication, la reproduction, la diversification et la segmentation des besoins du consommateur, ce sont les énergies existentielles qui assurent le fonctionnement du système, comme fruits du désir des producteurs, d’un côté, et des consommateurs, de l’autre : le travail, comme la consommation, représente de la libido captée et canalisée. Le travail en général est sublimation et principe de réalité. Mais le travail industriellement divisé apporte de moins en moins de satisfaction sublimatoire et narcissique, et le consommateur dont la libido est captée trouve de moins en moins de plaisir à consommer : il débande, transi par la compulsion de répétition.

Dans les sociétés de modulation que sont les sociétés de contrôle (19), il s’agit de conditionner, par les technologies audiovisuelles et numériques de l’aisthesis (20), les temps de conscience et l’inconscient des corps et des âmes. A l’époque hyperindustrielle, l’esthétique – comme dimension du symbolique devenue à la fois arme et théâtre de la guerre économique – substitue le conditionnement des hypermasses à l’expérience sensible des individus psychiques ou sociaux. L’hypersynchronisation conduit à la perte d’individuation par l’homogénéisation des passés individuels, en ruinant le narcissisme primordial et le processus d’individuation psychique et collective : ce qui permettait la distinction du je et du nous, désormais confondus dans l’infirmité symbolique d’un on amorphe. Tous ne sont pas également exposés au contrôle. Nous vivons en cela une fracture esthétique, comme si le nous se divisait en deux. Mais nous tous, et nos enfants plus encore, sommes voués à ce sombre destin – si rien n’est fait pour le surmonter.

Le XXe siècle a optimisé les conditions et l’articulation de la production et de la consommation, avec les technologies du calcul et de l’information pour le contrôle de la production et de l’investissement, et avec les technologies de la communication pour le contrôle de la consommation et des comportements sociaux, y compris politiques. A présent, ces deux sphères s’intègrent. Le grand leurre n’est plus, cette fois, la « société de loisir », mais la « personnalisation » des besoins individuels. Félix Guattari (21) parlait de production de « dividuels », c’est-à-dire de particularisation des singularités par leur soumission aux technologies cognitives.
Ces dernières permettent – à travers l’identification des utilisateurs (users profiling) et autres méthodes de contrôle nouvelles – un usage subtil du conditionnement en appelant à Pavlov autant qu’à Freud. Ainsi les services qui incitent les lecteurs d’un livre à lire d’autres livres lus par d’autres lecteurs de ce même livre. Ou encore les moteurs de recherche qui valorisent les références les plus consultées, renforçant du coup leur consultation et constituant un Audimat extrêmement raffiné.

Désormais, les mêmes machines numériques pilotent, par les mêmes normes et standards, les processus de production des machines programmables des ateliers flexibles télécommandés par le contrôle à distance (remote control), la robotique industrielle étant devenue essentiellement une mnémotechnologie de production. Mises au service du marketing, elles organisent aussi la consommation. Contrairement à ce que croyait Benjamin, il ne s’agit pas du déploiement d’un narcissisme de masse, mais à l’inverse de la destruction massive du narcissisme individuel et collectif par la constitution des hypermasses. C’est à proprement parler la liquidation de l’exception, c’est-à-dire la grégarisation généralisée induite par l’élimination du narcissisme primordial.

A des imaginaires collectifs et à des histoires individuelles noués au sein de processus d’individuation psychique et collective, les objets temporels industriels substituent des standards de masse, qui tendent à réduire la singularité des pratiques individuelles et leurs caractères d’exceptions. Or l’exception est la règle, mais une règle qui n’est jamais formulable : elle ne se vit qu’en l’occurrence d’une irrégularité, c’est-à-dire n’est pas formalisable et calculable par un appareil de description régulier applicable à tous les cas que constituent les différentes occurrences de cette règle par défaut. C’est pourquoi, pendant longtemps, elle a renvoyé à Dieu, qui constituait l’irrégulier absolu comme règle de l’incomparabilité des singularités. Ces dernières, le marketing les rend comparables et catégorisables en les transformant en particularités vides, réglables par la captation à la fois hypermassifiée et hypersegmentée des énergies libidinales.

Il s’agit d’une économie anti-libidinale : n’est désirable que ce qui est singulier et à cet égard exceptionnel. Je ne désire que ce qui m’apparaît exceptionnel. Il n’y a pas de désir de la banalité, mais une compulsion de répétition qui tend vers la banalité : la psyché est constituée par Eros et Thanatos, deux tendances qui composent sans cesse. L’industrie culturelle et le marketing visent le développement du désir de la consommation, mais, en fait, ils renforcent la pulsion de mort pour provoquer et exploiter le phénomène compulsif de la répétition. Par là, ils contrarient la pulsion de vie : en cela, et parce que le désir est essentiel à la consommation, ce processus est autodestructeur, ou, comme dirait Jacques Derrida, auto-immunitaire.

Je ne puis désirer la singularité de quelque chose que dans la mesure où cette chose est le miroir d’une singularité que je suis, que j’ignore encore et que cette chose me révèle. Mais, dans la mesure où le capital doit hypermassifier les comportements, il doit aussi hypermassifier les désirs et grégariser les individus. Dès lors, l’exception est ce qui doit être combattu, ce que Nietzsche avait anticipé en affirmant que la démocratie industrielle ne pouvait qu’engendrer une société-troupeau. C’est là une véritable aporie de l’économie politique industrielle. Car la mise sous contrôle des écrans de projection du désir d’exception induit la tendance dominante thanatologique (22), c’est-à-dire entropique. Thanatos, c’est la soumission de l’ordre au désordre. En tant que nirvana, Thanatos tend à l’égalisation de tout : c’est la tendance à la négation de toute exception – celle-ci étant ce que le désir désire.

La question de la singularité

Du coup, ce que l’on a appelé en France l’« exception culturelle » est le triste cache-misère de la profondeur de ces questions. Aussi indispensables que puissent être les mesures qu’elle implique, elle est instrumentalisée comme pur et simple slogan politique. Et elle dispense ceux qui s’en emparent aussi bien de réfléchir à l’exception en général que de prendre la mesure de la question posée par le déploiement de la société hyperindustrielle, avec la misère symbolique qui en résulte. De cette question primordiale pour le devenir de la société mondiale, cette langue de bois fait une problématique secondaire, régionale et sectorielle, voire « corporative », tout autant que les arguments visant à liquider, dans le cadre des accords commerciaux internationaux, toute mesure d’exception.

La question ne se limite pas à la vie de ce que l’on appelle la « culture », celle dont s’occupe par exemple le ministère du même nom : l’existence quotidienne sous tous ses aspects est soumise au conditionnement hyperindustriel des modes de vie quotidiens. C’est le problème d’écologie industrielle le plus inquiétant qui puisse être (23) : les capacités mentales, intellectuelles, affectives et esthétiques de l’humanité y sont massivement menacées, au moment même où les groupes humains disposent de moyens de destruction sans précédent.
La débandade en quoi consiste cette ruine de la libido est aussipolitique. Dans la mesure où les responsables politiques adoptent des techniques de marketing pour se transformer eux-mêmes en produits, les électeurs éprouvent à leur endroit le même dégoût que pour tous les autres produits.

Il est temps que les citoyens et leurs représentants se réveillent : la question de la singularité est devenue cruciale, et il n’y aura pas de politique d’avenir qui ne soit une politique des singularités – faute de quoi fleuriront nationalismes extrêmes et intégrismes de tout poil. Comment produire du désir dans la société hyperindustrielle de demain ? Comment ne pas organiser d’avance ladébandade ?Celasupposeraitque les politiques eux-mêmes soient exemplairement producteurs de désir. L’électorat des élections régionales du 28 mars 2004 qui a voté contre le gouvernement, et non pour un parti qui n’a aucun programme, souffre d’une destruction généralisée de l’économie libidinale et d’un désir politique qui n’est plus satisfait : la philia par laquelle Aristote définit la relation entre citoyens est évidemment un fruit hautement raffiné et patiemment cultivé de l’économie libidinale.
Du 21 avril 2002 (premier tour de l’élection présidentielle) au 28 mars 2004, un mouvement a grandi qui enjoint la classe politique en général de combattre une misère symbolique et psychologique, qui devient inévitablement aussi une misère politique. Et ce n’est pas un hasard si la débâcle politique du gouvernement s’est cristallisée autour des questions liées à la culture et à la recherche. La question culturelle n’est pas politiquement anecdotique : c’est le cœur même de la politique. Car la culture, c’est aussi la libido, que l’activité industrielle tente essentiellement de capter. Les politiques devraient donc d’abord être des politiques culturelles, non pas au sens où un ministère de la culture sert ou dessert les clientèles diverses et variées des métiers de la culture, mais bien comme critique des limites d’un capitalisme hyperindustriel devenu destructeur des organisations sociales en quoi consistent les processus d’individuation psychique et collective.


Par Bernard StieglerPhilosophe et écrivain, auteur de Mécréance et discrédit, et De la misère symbolique, Galilée, Paris, parus en 2004 et 2005. Le présent article introduit des idées développées dans Constituer l’Europe, à paraître en septembre 2005 chez le même éditeur.

http://www.monde-diplomatique.fr/2004/06/STIEGLER/11261?var_recherche=d%C3%A9sir+asphyxi%C3%A9